
Wadih Rhondali
Psychiatre
Sommeil décalé, téléphone omniprésent, soirées de famille interminables : l’été peut devenir un champ de bataille.
Ou une occasion d’apprendre à se parler autrement.
Les vacances ne réparent pas le lien : elles en révèlent l’état réel.

Les vacances ne créent pas les tensions. Elles retirent les amortisseurs de l’année — école, horaires, devoirs. Ce qui restait sous le couvercle remonte d’un coup. Voici trois boucles fréquentes, et leur sortie.
1. L’ennui pousse vers l’écran
Le vrai problème n’est pas le téléphone : c’est l’ennui qui y mène. Réseau dispersé — les amis sont à Saïdia, à l’étranger, ou à trois quartiers sans moyen d’y aller —, journées vides, aucune décision à prendre. L’ado prend son téléphone parce que c’est le seul espace où il choisit, où ça répond tout de suite. Et une fois le cerveau lancé sur le rythme des réseaux, plus rien ne rivalise : la plage proposée après deux heures de scroll paraît fade. D’où la règle : l’activité avant l’écran, jamais après.
N’ouvrez pas avec votre proposition. Ouvrez avec : “À ton avis, qu’est-ce que moi je kifferais faire aujourd’hui ?” Puis : “Et toi ?” On organise à deux. Le surlendemain on élargit, l’air de rien : “Et ta sœur, elle voudrait faire quoi ? Ton père ? Ta grand-mère ?” Il pense aux autres sans qu’on le lui demande.
Le mécanisme clé : une sortie sur quatre, c’est lui qui choisit ; les trois autres, il participe sans décider seul. À négocier, jamais à imposer. Quand ça tient, on récompense et on passe à un sur trois. La fiabilité ouvre l’espace — c’est ainsi qu’on fabrique la confiance, pas par les discours.
2. Le sommeil décalé n’est pas de la paresse
À la puberté, l’horloge interne recule d’une à trois heures : un ado ne peut biologiquement pas s’endormir tôt. En vacances, sans école pour forcer le lever, ça s’amplifie. Inutile de s’épuiser à le réveiller chaque matin.
Ne fixez pas une heure. Proposez trois options : “Tu préfères 00h/8h, 22h/9h ou 20h/10h ? On essaie deux jours, et on ajuste.” La plupart choisissent 00h/8h, convaincus de gagner la nuit. Deux jours plus tard, épuisés, leur corps réclame de dormir tôt — tout seul. Aucun “je te l’avais dit” : la conviction vient de l’intérieur, et elle tient. Le soir, une phrase qui change tout : “Ce soir, tu nous emmènes où ?” Un ado qui guide la soirée dort mieux que celui qui a scrollé dans le vide jusqu’à 2h.
3. La famille élargie : transformer l’épreuve en alliance
“T’as grossi.” “Ta cousine a eu 18 au bac.” “Et tes études ?” Chaque réunion devient un tribunal où l’ado est l’accusé. Le piège : le reprendre devant tout le monde pour “arranger”. Il se retrouve seul contre tous, parents compris — et le lien se fissure.
L’alliance se prépare dans la voiture, avant d’arriver : “À ton avis, qui va dire quelque chose en premier ?” Il rit, il sait parfaitement qui. Ce rire est déjà une alliance. Puis on convient d’un signal secret — un clin d’œil, qu’on répète en riant : “Si c’est trop, tu me le fais, et on s’éclipse trois minutes.” La complicité se fabrique avant même d’entrer. Et le droit au reproche : “On va sûrement te faire une remarque — tu as le droit d’en faire une à ton tour.” Souvent il ne le fera pas : ce qui était insupportable, c’était l’asymétrie, pas la remarque. En repartant, une seule phrase posée, sans leçon : “Un billet qu’on froisse et qu’on jette par terre — il ne perd pas sa valeur.” L’image reste, longtemps après l’été.









