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«Transmettre, ce n’est pas orienter. C’est ouvrir des portes.»

By mars 24, 2026 Parents

Tania Chorfi, sociologue de l’art et commissaire d’exposition, fait partie de ces figures incontournables du milieu culturel marocain. Généreuse, passeuse d’œuvres et d’idées, elle a toujours encouragé les artistes. Et lorsque l’une de ses filles, Zineb, choisit à son tour le chemin de l’art, la transmission prend une dimension plus intime.

 

Votre fille Zineb s’est-elle tournée vers la création sous votre influence ou naturellement ?
C’est venu totalement naturellement. Bien sûr, lorsqu’on travaille dans le monde de l’art, on nourrit secrètement l’espoir que ses enfants y trouvent leur place. Mais je ne lui ai jamais dit : «Tu en feras ton métier.» Zineb est née quelques mois après l’ouverture de la Villa des Arts de Casablanca. Elle a grandi dans cet environnement où l’art n’était pas seulement une collection à admirer, mais une mission sociale : sensibiliser, transmettre, renforcer l’identité culturelle. Très tôt, elle a participé aux divers ateliers (peinture, théâtre, poterie…) Et un jour, à sept ans, elle a réalisé une toile qui m’a littéralement laissée sans voix. J’ai compris qu’il se passait quelque chose d’intime et de profond.

Votre propre mère vous a-t-elle encouragée lorsque vous vous êtes tournée vers l’art ?
Ma mère était une femme pratique et pragmatique. Mariée très jeune, elle n’avait pas fait d’études, car, dans les années 1930 les jeunes filles apprenaient uniquement la couture et la broderie. Pour elle, l’essentiel était que je fasse des bonnes études afin de ne jamais dépendre de quelqu’un et d’être fière de moi. Elle ne comprenait pas forcément le monde artistique, mais elle ne m’a jamais freinée. Au contraire, elle m’a suivie dans mes audaces. Elle n’a pas mis de barrières. Elle m’a laissé expérimenter.

Que lui avez-vous transmis d’essentiel ?
D’abord, la fierté d’être marocaine. Connaître son histoire, ses musées, ses médinas, ses traditions, et bien sûr aussi sa création contemporaine, tout ce qui nous singularise.
Je lui ai toujours dit : pour dialoguer avec le monde, il faut savoir d’où l’on vient.
On ne peut rencontrer l’autre les yeux dans les yeux que si l’on est en paix avec son identité.
Et, puis, tout aussi important : l’ouverture. Voyager, découvrir d’autres cultures, respecter la différence. Nous ne sommes pas dans la compétition, mais dans la complémentarité.

Tania Chorfi
Pour dialoguer avec le monde, il faut d’abord savoir d’où l’on vient

Lorsque vous regardez ses œuvres, parvenez-vous à dissocier le regard professionnel du regard maternel ?
Je m’y oblige. Si je n’étais qu’une mère fière de sa fille, elle n’aurait jamais eu les expositions qu’elle a obtenues. Dans le monde de l’art, la légitimité ne peut pas être affective. Elle doit être fondée sur la qualité du travail. Je crois en elle parce que je reconnais une véritable sensibilité, une cohérence d’univers, une intensité rare pour son âge.

Quel conseil aux mères dont les filles souhaitent suivre une voie artistique ?
Je dirais : «N’ayez pas peur». L’art développe une qualité essentielle aujourd’hui : la souplesse. Dans un monde incertain, la capacité d’adaptation est une force immense.
Aux jeunes femmes : cultivez la pensée complexe. L’art apprend à voir les nuances, à dépasser le manichéisme, à comprendre que le monde n’est ni noir ni blanc. La culture donne une profondeur humaine. Elle permet d’être ferme sans être fermé, engagé sans être rigide.

En un mot, que représente votre relation avec votre fille aujourd’hui ?
Un échange. Je lui ai transmis une identité et une ouverture. Elle me transmet une modernité et une liberté nouvelles. C’est cela, la vraie transmission : un mouvement à double sens.

Comment accompagnez-vous aujourd’hui votre fille dans son parcours artistique ?
Je lui ouvre des portes, mais je respecte strictement sa place. Si je vois passer une résidence d’artiste, je lui transmets l’information. En revanche, je ne parle jamais à sa place.
Elle a une personnalité très affirmée. Elle me rappelle souvent : «Tu m’accompagnes, mais tu restes à ta place.» Même dans son atelier, je dois faire attention. Si je commente une œuvre en disant qu’elle est «terminée», je me fais immédiatement recadrer. Elle seule décide du moment où une œuvre est aboutie. C’est une relation faite de confiance et de limites claires.