
Il y a quarante ans, Zhor Raïs ouvrait la première maison de haute couture au Maroc, avec un rêve de jeune fille et l’exigence que partagent les grandes dames de la mode. Aujourd’hui, elle est entourée de ses filles : même amour des belles matières, même sens du détail. Interview croisée.
Dans l’atelier, l’affect inspire, mais la rigueur et l’exigence guident le travail.
Zhor : Lorsque vous avez ouvert votre maison de haute couture il y a quarante ans, imaginiez-vous un jour transmettre cette aventure à vos filles ?
Ouvrir ma maison de haute couture était un rêve de jeune fille. À l’époque, je pensais surtout à réaliser ma propre vision, à construire quelque chose qui me ressemble. Je n’imaginais pas encore que mes filles suivraient le même chemin elles étaient très jeunes, ou même pas encore nées. Aujourd’hui, créer en famille donne une dimension toute particulière à cette aventure. C’est une transmission, bien sûr, mais aussi un échange. Chacune apporte son regard, sa sensibilité, son époque. Cela enrichit la maison et lui permet d’évoluer tout en restant fidèle à son âme.
Aïda : En grandissant dans l’univers des étoffes, des broderies et des essayages, quel regard portiez-vous sur le travail de votre mère ?
J’ai toujours été fière d’avoir une mère comme elle, incroyablement talentueuse, et je ne dis pas ça juste parce que c’est ma mère. Pour ma part, j’ai toujours suivi ce que j’aimais. Je savais que je voulais travailler dans l’art, mais la mode ne faisait pas partie de mes plans à ce moment-là. Après une prépa d’art à Paris, je suis partie à Londres étudier le Fashion Design et le Marketing. C’est là que mon choix est devenu évident.
Zhor Raïs
Créer en famille est à la fois une transmission et un dialogue entre générations
Question à Zhor et à Aïda : Comment se vit la relation mère-fille dans l’atelier ? Où s’arrête l’affect et où commence l’exigence professionnelle ?
Zhor : La relation mère-fille dans l’atelier est forcément particulière. Il y a des moments très légers, beaucoup d’humour, des rires et énormément d’amour. Et puis parfois, il y a aussi des tensions et quelques désaccords, mais toujours avec beaucoup de respect. L’affect est présent, il fait partie de notre force. Mais dans le travail, l’exigence professionnelle prend le dessus. Je suis attentive, parfois stricte, parce que je tiens profondément à la qualité et à l’excellence. L’amour ne disparaît jamais, il se transforme simplement en rigueur et en volonté de voir grandir l’autre
Aïda : Travailler aux côtés de ma mère, c’est un vrai mélange : parfois drôle, parfois… pas du tout ! Dans l’atelier, notre lien mère-fille se ressent, mais il ne change rien aux attentes. L’affect nous inspire, la rigueur nous guide, et entre les deux, j’apprends énormément, tant sur le plan humain que professionnel.
Zhor : Quelle est la valeur la plus précieuse que vous avez voulu transmettre à vos filles ?
La valeur la plus précieuse, pour moi, a toujours été le respect. Le respect du métier, du client, des engagements, et surtout un immense respect pour les artisans, sans qui rien ne serait possible. Ensuite, il y a la rigueur et l’honnêteté dans le travail. Faire les choses avec sérieux, ne jamais tricher avec la qualité, rester fidèle à sa parole. J’ai aussi voulu leur transmettre la franchise, le courage de dire les choses avec justesse, ainsi que la passion et l’amour profond de ce métier.
Car au-delà du talent, ce sont ces valeurs qui construisent une maison et lui donnent sa vraie noblesse.
Aïda : En travaillant auprès de l’une des plus grandes signatures de la haute couture marocaine, comment arrivez-vous à tracer votre propre voie ?
Travailler aux côtés d’une pionnière comme ma mère m’a énormément inspirée et m’a donné des bases solides. Ma signature se construit dans le choix des matières, des coupes et des détails qui me ressemblent, tout en restant fidèle à l’excellence qui m’a été transmise. À mon tour, ce que j’aimerais transmettre à la génération suivante, c’est l’importance de créer avec intégrité et authenticité.










