fbpx

Dans le couple se parler pour traverser l’épreuve à deux

By octobre 12, 2026 Parents

Dr Fatine Bensouda,
Psychologue clinicienne

Quand un cancer est diagnostiqué, il n’y a pas seulement un patient.
Il y a aussi un conjoint qui reçoit la nouvelle avec sa propre peur, et un couple qui doit continuer à vivre alors que ses repères viennent de changer.
Ce qui ne se dit pas, dans ces moments-là, ne disparaît pas.
Cela continue d’agir dans la relation.

Le risque apparaît quand on ne voit plus la personne derrière le patient, ni derrière l’aidant.

Comment annoncer son cancer à son conjoint quand on est soi-même encore sous le choc ? Faut-il tout dire immédiatement ou se laisser le temps de trouver les mots ?
On peut se laisser du temps. Après l’annonce d’un cancer, beaucoup de patients décrivent un état étrange. Ils ont entendu le médecin et compris les mots, mais ils ne réalisent pas. C’est la sidération : on comprend ce qui vient d’être dit, sans encore réussir à mesurer ce que cela signifie pour soi. On rentre chez soi, on répond aux messages, mais quelque chose reste suspendu.
À ce moment-là, on n’a pas besoin d’avoir tout compris, ni de rassurer l’autre. On peut dire simplement : «C’est un cancer. Je ne sais pas encore quoi en penser, mais j’ai besoin que tu sois là.»
Les choses se compliquent quand le secret dure. Même sans mots, une famille perçoit qu’il se passe quelque chose. Le conjoint remarque la fatigue, les rendez-vous, un appel pris dans une autre pièce. Sans information, il comble les blancs avec ses propres peurs, et l’incertitude devient difficile à supporter. Il peut aussi se tromper de cause et penser que l’autre s’éloigne de lui. Les enfants, eux, sentent la tension sans la comprendre. Quand on ne leur explique rien, ils fabriquent leur propre explication, et il arrive qu’ils s’en croient responsables.

Comment continuer à communiquer lorsque chacun cherche à protéger l’autre et finit parfois par taire ses peurs, ses doutes ou sa colère ?
En consultation, je vois des couples qui s’aiment et qui ne se disent presque plus rien d’important. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est une façon de se protéger.
La personne malade minimise ce qu’elle ressent pour protéger l’autre. Le conjoint tait son angoisse, ne se sentant pas le droit de se plaindre. L’un cache sa peur de perdre l’autre pour rester fort ; l’autre, sa peur de mourir pour ne pas l’effondrer. Au début, ça tient. Puis chacun commence à gérer ses émotions seul. On pleure dans la voiture, on lit des forums la nuit, on se confie à une amie plutôt qu’à l’autre.
Une peur qu’on ne dit pas ne s’en va pas pour autant. Elle se déplace. On dort mal, on a le ventre noué, on s’agace pour un rien. L’atmosphère de la maison change, et tout le monde la ressent, même si personne n’en parle.Les deux ne réagissent pas forcément au même rythme. L’un veut parler le soir même, l’autre change de sujet.
Ce décalage devient un problème quand chacun commence à interpréter le silence de l’autre : «il ne veut pas m’en parler», «elle ne me fait pas confiance», «il ne comprend pas». La distance se crée parfois davantage dans ce que chacun imagine que dans ce qui a réellement été dit.
Continuer à communiquer ne signifie pas tout se dire. Expliquer son silence suffit parfois : «Je n’arrive pas à en parler ce soir, mais ce n’est pas contre toi.» L’autre n’a plus à deviner.
Le conjoint a aussi le droit d’aller mal. On peut aimer profondément et se sentir épuisé, voire éprouver du ressentiment face à la maladie. Souvent tues par culpabilité, ces pensées ne signifient pas qu’on aime moins.

Les signes qui doivent alerter
Des échanges limités aux traitements, moins de tendresse, des disputes répétées, une sexualité passée sous silence… La distance peut s’installer sans bruit. Se sentir seul auprès de l’autre est aussi un signal. Consulter tôt, seul ou à deux, permet de mettre des mots sur les peurs et de préserver sa place de conjoint, au-delà des rôles de malade et d’aidant.

La maladie et les traitements peuvent bouleverser le corps, le désir et la sexualité. Comment parler de ces changements dans le couple sans gêne, culpabilité ni peur du regard de l’autre ?
Les traitements peuvent modifier le corps : cheveux, poids, cicatrices, grande fatigue. Ils peuvent aussi diminuer la libido, changer les sensations ou rendre certains gestes douloureux. Mais la difficulté ne tient pas qu’au corps. Elle tient aussi à ce que chacun croit lire dans les gestes de l’autre.
La personne malade ne se reconnaît pas toujours dans le miroir. Elle peut anticiper le rejet, craindre de ne plus être désirée et interpréter certains gestes à travers cette inquiétude. Un baiser plus rapide, une main qui ne s’attarde pas, et elle en conclut que l’autre ne la désire plus.
Le corps réagit parfois avant la pensée : on se raidit quand l’autre s’approche, sans même savoir pourquoi. L’autre sent ce recul et n’ose plus.
Le conjoint peut craindre de faire mal, de fatiguer l’autre ou de paraître égoïste en exprimant son désir pendant les traitements. Il se retient, mais sa retenue est vécue comme un rejet. Chacun attend un signe, sans oser faire le premier pas. Il arrive aussi que le conjoint ait moins de désir pendant un temps, parce qu’il est épuisé ou qu’il voit surtout l’autre comme quelqu’un dont il faut prendre soin. Il s’en veut, et il se tait. Ces malentendus peuvent s’installer longtemps si personne ne les met en mots.
Une phrase simple peut en défaire une partie : «Je n’ose pas te toucher, j’ai peur de te faire mal.» Ou : «J’ai besoin que tu me prennes dans tes bras, même si je n’ai pas envie de plus.» Pendant un temps, la sexualité peut passer par d’autres gestes : caresses, massages, dormir l’un contre l’autre. Certains couples ne retrouvent pas ce qu’ils avaient avant, mais trouvent une autre façon d’être proches.