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Si la question de l’estime de soi traverse les âges de la vie, ses prémisses sont posées dans la petite enfance, dans le cadre familial et amical, et constitue le socle de toute reconnaissance, de toute estime de soi. Puis, très rapidement, cette estime de soi continue sa construction à travers le groupe, la société, et bien entendu, le politique. Comment se construit-elle et pourquoi devient-elle si problématique à l’adolescence? Le docteur Amine Benjelloun fait pour nous le tour de la question.

Texte Michèle Desmottes · Photos DR

 

 

 

«L’absence de reconnaissance ou une reconnaissance inadéquate ne trahissent pas seulement un oubli du respect normalement dû. Il peut infliger une blessure cruelle en accablant les victimes d’une haine de soi paralysante.»
Charles Taylor, philosophe canadien

 

Une question de reconnaissance
Ce sont les philosophes, me semble-t-il, qui ont le mieux cerné cette question, et notamment la première (Adorno & Horkeimer) et la seconde génération (Honneth) de l’Ecole de Francfort. L’estime de soi se construit au travers d’un autre prisme, celui de la reconnaissance. La relation à autrui est au centre de la construction de soi comme sujet libre, désirant, agissant, pensant. La reconnaissance est une lutte consubstantielle à la reconnaissance elle-même, ce qui signifie qu’il faut se battre pour être reconnu, et estimé. Sans reconnaissance, on tombe vite dans le mépris, la disqualification, la stigmatisation même. Les exemples cliniques au quotidien, ne serait-ce que par le regard, ne manquent pas : des regards négatifs, invalidants, insultants ; voire l’absence de regard, tout court, la négation pure et simple de l’autre.

Trois niveaux de reconnaissance
L’Ecole de Francfort distingue trois niveaux de reconnaissance qui éclairent sur les divers enjeux et les divers niveaux de cette question, toujours très imbriqués : le privé, l’intime familial, le politique, le social.
1. Dans la sphère privée et intime : c’est l’expérience vécue de l’amitié, de la sollicitude, de l’amour, qui fonde l’autonomie et la confiance en soi.
2. Dans la sphère politico-juridique : c’est l’expérience vécue du respect de l’égalité des droits qui produit le respect de soi.
3. Dans le domaine social : c’est l’expérience vécue de voir la valeur et l’utilité de sa contribution, notamment dans son travail, reconnue, qui permet d’accéder au sentiment d’estime de soi.
Les deux derniers points permettent de faire l’expérience de l’estime de soi, et de la reconnaissance, sur un mode pacifié, à travers un vrai contrat social, une certaine «amitié politique».

L’adolescence, une période critique pour l’estime de soi
Outre les transformations corporelles, l’adolescent est également confronté aux changements de regards qui sont portés sur lui ainsi qu’à l’évolution de l’espace qui lui est laissé et, tout particulièrement l’espace socio-politique qui lui est promis (voir les chansons de rap, les chansons dans les stades…). Cette notion a été abordée par un autre très grand penseur et philosophe, Paul Ricoeur, en parlant de capabilité, le fait de rendre capable, et surtout d’imputabilité de la promesse à tenir (par les politiques).
A l’adolescence, le manque d’estime de soi peut se traduire par un doute sur soi et sur ses capacités, une fréquente dévalorisation, le refus d’essayer ou l’adoption de stratégies répétées de mise en échec. Pour d’autres adolescents, au contraire, ce même sentiment entraînera la volonté d’être toujours au sommet ou les rendra incapables d’accepter de perdre. D’autres encore, s’enfermeront dans la sape, les fringues, les marques…