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Voilà déjà quelques années que le monde doit composer avec une nouvelle menace à la fois effrayante et très proche de nous. Une menace qui porte le nom de Daesh. L’année 2015 fut particulièrement marquée par des attentats aux quatre coins du monde.
Elle marque aussi un nouveau tournant : les terroristes, qui habituellement se rendaient en Syrie ou en Irak pour accomplir leur prétendu jihad, se concentrent aujourd’hui sur leurs «pays ennemis», ce qui a donné les attentats de Paris, Tunis, Bamako, Charm el-Cheir… et autres missions macabres déjouées au Maroc par exemple. Doit-on pour autant vivre dans la peur et la psychose ? Arrêter de vivre normalement et éviter les endroits dits «sensibles» ?

Texte Sanaa eddaif

 

En juillet 2014, le ministre marocain de l’Intérieur, Mohamed Hassad, évaluait le nombre de Marocains affiliés à des organisations terroristes en Syrie et en Irak à 1.122 individus, en plus des ressortissants européens d’origine marocaine. Mais qu’est-ce qui peut bien attirer en masse les Marocains dans ces organisations ? Selon le chercheur Mohammed Masbah, chercheur au Carnegie Middle East Center, deux éléments sont en cause.
«D’abord, il y a des facteurs d’expulsion incarnés dans les conditions socio-économiques défavorables. Mais attention, tous les radicaux ne sont pas forcément pauvres. Le deuxième élément, c’est la lecture idéologique simpliste du monde».

Déjà en 2014, le gouvernement avait mis en place une stratégie pour contrer le phénomène en renforçant la fonction des renseignements et en coordonnant tous les services concernés, qu’ils soient locaux ou opérant en dehors du territoire. Depuis les attentats du 13 novembre à Paris, la collaboration entre les services de renseignements marocains et leurs homologues en France et en Belgique s’est renforcée. La réponse des responsables de l’organisation terroriste ne s’est pas fait attendre, elle a directement menacé le Maroc de représailles en annonçant que des «attaques dévastatrices» seraient menées sur le territoire marocain, visant directement les soldats et les sites économiques importants.

Le terrorisme est désormais une nouvelle donnée sociologique avec laquelle il va falloir composer et ce, partout dans le monde. «Tant qu’il y’a des inégalités structurelles dans nos sociétés modernes, le terrorisme sera une tactique violente et archaïque pour exprimer le désespoir d’une jeunesse aliénée», confirme Mohammed Masbah.

Un phénomène qui ne date pas d’hier
Depuis 2004 déjà, le Royaume a opéré un encadrement du champ religieux, entendant ainsi combattre le phénomène à la racine tout essayant de contrer l’exploitation, par les jihadistes, de la situation sociale souvent très précaire des jeunes. Des équipes de «Hadar» ont ensuite fait leur apparition afin de sécuriser les endroits stratégiques pouvant être pris pour cible. D’après les chiffres récents, plus d’une vingtaine de cellules terroristes auraient été démantelées entre 2013 et 2015 et le nombre d’attentats déjoués au Maroc depuis 2002 s’élèverait à 140.

 

Il ne faut pas verser dans la psychose et dans l’alarmisme

Entretien avec le sociologue Abderrahim Bourkia, spécialiste de la violence

Propos receuilluis par Mohamed mabrouk

Face au terrorisme doit-on vivre dans la psychose ou surmonter cet état de fait ?
Le fait que vous posiez la question de cette façon sous-entend qu’il y a deux alternatives. Or je n’en vois qu’une! Il n’y a pas d’autre d’issue que de continuer à vivre, de gérer plus au moins sa vie et d’aller de l’avant. Vivre dans la psychose serait naïf, très handicapant et contraire à la nature humaine car les objectifs de cette violence liée au terrorisme demeurent complexes à «labéliser» faute de message clair.

Comment ne pas céder à la psychose ?
Certes la peur est contagieuse mais il ne faut pas laisser les cœurs et les raisons s’émouvoir. S’angoisser et vivre avec le sentiment d’insécurité n’est pas la solution. Il me semble d’abord souhaitable d’éviter d’entretenir la peur via la télévision, internet et les journaux, ce qui est particulièrement difficile avec l’avènement de la société de l’image et du spectacle. Dans une société d’interconnaissance, où les infos et les images tournent en boucle avec démesure, la psychose se nourrit et s’alimente. C’est en grande partie l’opinion publique qui sert d’écho au terrorisme et aux actes de violence. Elle participe à sa diffusion massive.

Comment éviter les endroits dits «sensibles» ?
J’entends parfaitement cette question mais je préfère la reformuler de la sorte : comment vivre normalement ? En vous écoutant, on comprend qu’on ne peut pas vivre normalement et qu’il existe des endroits plus sensibles que d’autres. Alors que cela n’est pas vrai. Si nous acceptons cette idée ou cette image, nous serons obligés de tout repenser, de tout suspecter. Nous ne serons en sécurité nulle part, même chez nous. J’ai déjà mentionné mon refus de toute tendance alarmiste. La peur suscitée chez les autres est la force du terrorisme. L’un des objectifs est de répandre la terreur et la peur partout, nous n’allons pas les aider à le faire !

Comment les enfants perçoivent-ils ce phénomène ?
Il y a un travail énorme à faire auprès des enfants. Ils ont besoin d’explications qui les aident à comprendre ce qui se passe autour d’eux. Inutile de redire que les enfants doivent être à l’abri des images, c’est le postulat de base. Les enfants ressentent les sentiments des grands et subissent leurs réactions, du coup, il vaut mieux leur parler et discuter avec eux. Sans chercher à en faire trop, les apaiser et leur dire par exemple qu’ils n’ont rien à craindre chez eux, à la maison. Ils perçoivent mais ne peuvent discerner les faits. Tout ce qu’ils reçoivent est de la «seconde main». C’est donc aux grands de faire preuve de force mentale, de lucidité et de protection à l’égard des petits.

Peut-on vraiment s’habituer à vivre avec cette menace permanente ?
Nous vivons en effet une période de crise à l’échelle mondiale et je n’irai pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’une menace permanente car, comme je l’ai mentionné plus haut, je n’aime pas verser dans l’alarmisme. Si on joue sur les peurs, on joue le jeu des terroristes. C’est vrai que la réalité terroriste est complexe. Elle est travestie à la fois par l’actualité et par l’ordre mondial. Son objectif est de pointer l’inefficacité de l’action protectrice de l’Etat. En effet, en ciblant une population civile, les commanditaires visent souvent à faire pression sur un gouvernement ou à s’opposer à une décision politique ou à une idéologie.